On lit le résultat serbe comme une surprise. Il répond pourtant à une question que CANVAS avait posée noir sur blanc quinze jours plus tôt, et il en confirme les intuitions autant qu’il en éclaire les angles morts.

Dans le numéro d’octobre du Journal of Democracy, Breza Race Maksimovic, de CANVAS, et Jamila Raqib, de l’Albert Einstein Institution, s’interrogeaient sur la plus-value de l’action non violente. Le doute est légitime : la démocratie dans le monde est revenue à son niveau de 1978 et près des trois quarts de l’humanité vivent sous un régime autocratique.

Leur réponse est pourtant nette : conclure que la non-violence est dépassée, c’est prendre les symptômes pour la cause. La méthode n’a pas échoué ; ce sont les mouvements qui ont cessé de la renouveler.

Les régimes autoritaires savent que la répression de masse se retourne contre eux et lui préfèrent une « répression intelligente » : arrestations ciblées, harcèlement judiciaire, asphyxie financière, surveillance numérique, désinformation. Ils misent sur l’usure plutôt que sur l’affrontement, pour que l’épuisement, et non la défaite, mette fin aux campagnes. Les mouvements, eux, ont réduit la lutte non violente stratégique à la manifestation de rue, en confondant visibilité et rapport de force. Les autrices contestent enfin la manière dont on juge ces mouvements. On ne retient qu’un critère, la chute du dirigeant en place ; on exige un résultat en quelques mois ; et l’on ignore ce qu’ils ont empêché, comme une loi bloquée ou un coup d’État avorté.

À ce compte, presque tous passent pour des échecs.

Le 25 octobre, la Liste étudiante obtenait plus de la moitié des suffrages et la majorité des 250 sièges du parlement serbe ; Aleksandar Vučić reconnaissait sa défaite le soir même, avant même le décompte définitif.

Le régime serbe correspondait pourtant trait pour trait au portrait de l’autoritarisme modernisé. Il n’emprisonnait pas en masse. Il installait des logiciels espions sur les téléphones de militants et de journalistes, comme l’a établi Amnesty International, livrait ses contradicteurs à la vindicte des tabloïds et sanctionnait par l’emploi. Un tel pouvoir, résume CANVAS, n’a pas besoin d’arrêter tout le monde : il lui suffit que chacun se croie le prochain. Lorsque les facultés ont pris le parti de leurs étudiants, il a réduit les salaires universitaires à une fraction de leur niveau, parfois à néant pendant des mois, le président allant jusqu’à promettre aux enseignants des pommes de terre en guise de traitement. 

La campagne serbe applique, une à une, les leçons que tire l’article.

  • Première leçon : la pression la plus forte vient de la non-coopération. En bloquant leurs facultés pendant des mois, les étudiants ont retiré de la vie normale tout un pan de la société. Leurs marches de ville en ville ont ensuite porté la mobilisation jusque dans les villages que le pouvoir pensait acquis.
  • Deuxième leçon : la discipline non violente se prépare. Pendant deux ans, les étudiants ont subi arrestations, filatures et calomnies, des voitures ont foncé dans leurs rassemblements, et ils n’ont jamais riposté. En mars 2025 à Belgrade, des étudiants en gilet jaune encadraient la foule ; en cas de violences ou d’infiltration, des fumigènes bleus devaient donner le signal du départ. Cette discipline a privé le régime du prétexte qu’il cherchait et a permis à des grands-mères, des agriculteurs et des gens qui n’avaient jamais manifesté de rejoindre le mouvement. Selon les travaux d’Erica Chenoweth, l’ampleur de la participation est le premier facteur de succès d’une campagne.
  • Troisième leçon : un mouvement sans chef offre moins de prise au pouvoir et peut rassembler plus largement. Pendant plus d’un an, plus de quatre-vingts assemblées étudiantes, dans six villes universitaires, ont proposé, auditionné et écarté des noms pour composer la liste. Leurs règles excluaient les étudiants, les membres de la coalition au pouvoir, les cadres de l’opposition et les extrémistes. En s’écartant eux-mêmes, les étudiants coupaient court à deux accusations : se servir du mouvement pour faire carrière, ou servir de paravent à l’opposition. Les 250 candidats retenus, professeurs, médecins, artistes ou sportifs, étaient respectés bien avant de se présenter ; un cardiologue de Novi Sad menait la liste. Leurs opinions divergeaient, ce que les médias proches du pouvoir présentaient comme du désordre ; c’est pourtant ce qui permettait à presque chaque électeur d’y trouver quelqu’un en qui il avait confiance. Plusieurs partis d’opposition ont retiré leurs listes pour la soutenir.
  • Quatrième leçon : un mouvement se juge dans la durée. Près de deux ans séparent l’effondrement de l’auvent de la gare de Novi Sad, qui a fait seize morts le 1er novembre 2024, et la victoire électorale. Un bilan dressé début 2025 aurait classé ce mouvement parmi les échecs.