Le débat n’est pas neuf : faut-il viser le Grand Soir, ou avancer à petits pas ? Les sciences sociales ont forgé un mot pour le penser ; l’incrémentalisme, mais il épouse mal la situation propre aux citoyens en lutte contre un régime autoritaire. Car pour eux la question est concrète et brutale.
Faut-il s’asseoir à la table des négociations, ou la renverser ? Participer à un « gouvernement d’unité nationale », serrer la main salie, souvent rouge, de l’ennemi ? Faire, en somme, des compromis avec un pouvoir fautif, parfois criminel ? La ligne est mince entre le compromis et la compromission.
Le jusqu’au-boutisme paraît alors plus facile, comme toute position de principe, et plus glorieux, puisqu’on n’y salit pas ses mains. Mais, dans l’Antigone d’Anouilh, Créon le rappelle : « il faut pourtant qu’il y en ait qui disent oui. Il faut pourtant qu’il y en ait qui mènent la barque. (…) Pour dire oui, il faut suer et se retrousser les manches, empoigner la vie à pleines mains et s’en mettre jusqu’aux coudes. »
Tenter, donc, de changer le système de l’intérieur. Cela suppose d’accepter les petites victoires, de n’être radical que dans la nuance, ne serait-ce que pour épuiser toutes les voies de recours et faire gagner le combat en légitimité avant d’en venir à des moyens plus radicaux.
Bâtir par paliers : liberté de la presse, puis d’association, puis de manifestation, puis la sincérité du scrutin. Et si, au bout du compte, les militants découvrent que les dés étaient pipés, il sera toujours temps de reprendre leurs jetons et de retourner au combat.
Il n’y a donc ici aucune ligne à prescrire, mais des enjeux à connaître : pour décider au cas par cas, en conscience plutôt que dans l’improvisation.
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