Une deuxième révolution de velours : Arménie, 2018

October 2025

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Une deuxième révolution de velours

Armenie, 2018

Octobre 2025

Une étude de cas Fondemos

POINT CLEFS

  • La Révolution de velours s’appuie sur un terreau de mobilisation forgé par des luttes antérieures qui ont ancré une culture de contestation non violente et transmis des savoir-faire collectifs. Un leadership crédible, incarné par Nikol Pachinian, a donné confiance et direction, tandis que la jeunesse étudiante et lycéenne a formé une masse critique décisive.
  • L’organisation s’est structurée autour des réseaux sociaux qui ont synchronisé les actions et maintenu la discipline non violente. Les blocages ciblés ont exercé une pression efficace sans violence excessive, la musique et les symboles ont élargi la mobilisation, et l’anticipation des défections militaires a précipité le basculement du rapport de force.
  • L’expérience arménienne fait face à des défis majeurs : garantir des institutions indépendantes, lutter contre la corruption, assurer l’intégrité électorale. La diplomatie doit trouver un équilibre pour diversifier les appuis sans rupture brutale. Enfin, préserver une alliance sociale large et institutionnaliser la place des femmes, des jeunes et de la société civile apparaît comme une condition essentielle pour éviter l’usure et la personnalisation du pouvoir.

CONTEXTE

Carte du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères français

L’Arménie est un petit État du Caucase de 3 millions d’habitants, enclavé entre la Turquie, l’Azerbaïdjan, l’Iran et la Géorgie. Au XXᵉ siècle, il a connu une succession de régimes : d’abord une courte indépendance avec la Première République (1918-1920), rapidement suivie de son intégration à l’Union soviétique.

Sous le régime soviétique, l’Arménie fonctionnait comme une république socialiste dotée d’une constitution calquée sur celle de l’URSS, avec un parti unique contrôlant la vie politique. Après l’effondrement de l’URSS en 1991, elle a proclamé son indépendance, et en 1995 elle a adopté une nouvelle constitution, établissant un État démocratique et souverain.

Malgré cela, en 2018, l’Arménie est également marquée par une corruption endémique (classée 110ème sur 183 pays par le Corruption Perception Index en 2017) et un système oligarchique, et sa justice est soupçonnée de verdicts monnayés) (5).

La société arménienne enregistre une mémoire longue de mobilisations : sous l’URSS, les plus grandes manifestations survinrent après la mort de Staline. En 1965, plus de 100 000 personnes commémorèrent le génocide à Erevan. C’est surtout l’année 1988, avec les grandes mobilisations à Stepanakert et à Erevan autour de la question du Karabakh, puis le traumatisme des pogroms de Soumgaït, qui constituent la matrice de l’action collective contemporaine en Arménie.

Entre 2011 et 2015, la société civile s’est aguerrie par étapes. En 2011, des collectifs d’Erevan ont fait retirer ou réviser des projets urbains contestés. En 2013, la campagne « 100 dram » obtient la suspension de la hausse des tarifs de bus. En 2015, « Electric Yerevan » bloque pacifiquement l’avenue Baghramyan et entraîne le gel de la hausse des prix de l’électricité. Ces épisodes ont forgé des compétences opérationnelles, constitué des réseaux et fondé une confiance dans la capacité collective : ces victoires ponctuelles démontrent l’efficacité d’actions coordonnées et non violentes.

Figure centrale du Parti républicain, Serge Sarkissian a dirigé l’Arménie comme Président, de 2008 à 2018. En 2015, il a fait adopter une réforme constitutionnelle qui a transféré l’essentiel de l’exécutif au Premier ministre, tout en affirmant qu’il ne briguerait pas ce poste. À l’issue de ses deux mandats présidentiels, sa majorité parlementaire l’a pourtant élu Premier ministre, en avril 2018. Pour une large part de la population, cette séquence , réforme, promesse, volte-face, a eu les allures d’une manœuvre pour rester aux commandes. Son revirement fut perçu comme une trahison, et déclencha la contestation. La « révolution de velours » d’avril-mai 2018 s’est singularisée par sa discipline non violente, qui lui a donc valu ce surnom, en référence à la révolution tchécoslovaque (voir notre étude sur le sujet), et sa vitesse : elle montre qu’une alternance pacifique est possible, sous certaines conditions (cf. Infra).

LA CONTESTATION

1. Un leadership citoyen : la figure de Nikol Pachinian

Nikol Pashinyan

Né en 1975, Nikol Pachinian s’impose d’abord comme journaliste d’opposition : il fonde en 1998 Oraguir, un quotidien fermé l’année suivante par décision des autorités, puis prend en 1999 la tête du journal Haïkakan Jamanak, jusqu’en 2012. En 2008, lors des manifestations de l’opposition contre une présidentielle jugée frauduleuse et la victoire contestée de Serge Sarkissian, il s’était fait connaître du grand public : des affrontements avec les forces de l’ordre avaient causé la mort de dix personnes, et, accusé d’en être l’un des meneurs, il était entré dans la clandestinité pendant un an avant de se rendre à la police. Condamné à sept ans de prison ferme, il avait ensuite été amnistié en 2011. Il est ensuite revenu par les urnes : député en 2012, il a fondé le parti Contrat civil en 2015, puis cofondé la coalition Yelk en 2017 (0). De cette trajectoire émerge donc un leadership qui conjugue capital militant, visibilité médiatique et une crédibilité particulière auprès d’une jeunesse désabusée.

2. Début des manifestations

L’étincelle et le lancement.

Le 31 mars 2018, à la perspective d’une réélection de Serge Sarkissian, Nikol Pachinian, inspiré des grandes marches de Ghandi, s’élance de Gyumri vers Erevan, en traversant les villes du Nord. Parti avec une poignée de compagnons, il transforme la marche en outil d’organisation ambulant : le mot d’ordre « Merjir Sergin » (« Refuse Serge») est scandé, les étapes annoncées en direct sur Facebook, les réunions se tiennent à ciel ouvert. Le mouvement coopte des relais locaux, si bien qu’à chaque halte se greffent activistes civiques, étudiants, enseignants, militants de Yelk et simples citoyens lassés de la manœuvre constitutionnelle. Au fil des quelque 250 kilomètres, le cortège enfle, et, à l’approche de la capitale, il rassemble déjà des dizaines de milliers de personnes.

Un mouvement jeune, organisé sur les réseaux sociaux, et inclusif.

Dès les premiers jours, Facebook structure la mobilisation : annonces d’itinéraires, consignes de non-violence, points de ralliement, et rectification des rumeurs en temps réel. Le répertoire mêle sit-ins, blocages tournants et micro-événements culturels ; la chanson « Im Kayle » (« Mon Pas »), écrite par Pachinian, devient l’hymne officieux du mouvement, facilitant l’adhésion et la mémorisation des messages. La présence d’étudiants et de lycéens, souvent après les cours, et la visibilité des femmes ancrent une dynamique urbaine inclusive, sans se limiter à la capitale (5).

Amplification de la contestation.

Le 13 avril, la contestation devient quasi quotidienne et gagne de nombreuses villes. Les participants bloquent artères et bâtiments stratégiques (Affaires étrangères, impôts) tout en maintenant une ligne pacifique (2). Le 17 avril, l’élection de Serge Sarkissian comme Premier ministre par le Parlement agit comme accélérateur et plusieurs phénomènes s’amplifient : l’affluence, la diversification sociale des cortèges, et la multiplication des points de pression coordonnés (2).

La tentative d’endiguement… et l’effet boomerang.

Une rencontre entre Pachinian et S. Sarkissian, le 22 avril, échoue rapidement. Pachinian est interpellé et le ministère de l’Intérieur autorise l’usage de la force par les unités antiémeutes (2)(5). L’effet est inverse à celui recherché : les rassemblements montent en puissance dans tout le pays, notamment à Vanadzor et Gyumri (5).

3. Démission, puis élections parlementaires laborieuses… et victoire de Pachinian

Le 23 avril 2018 au matin, des militaires en tenue rejoignent les cortèges. Cette défection visible fissure l’appareil coercitif et requalifie le coût politique d’une répression. Dans l’après-midi, Serge Sarkissian démissionne. La propagation déclenchée par une marche minoritaire a donc, en trois semaines, renversé la séquence grâce à la combinaison d’un leadership lisible, d’une logistique numérique et d’une coalition sociale élargie (2). « Nikol Pachinian avait raison. Et moi, je me suis trompé » (2)(6), admet Serge Sarkissian. « Le mouvement de la rue ne voulait pas que je sois Premier ministre. Je satisfais votre demande et je souhaite paix et harmonie à notre pays ».

La séquence institutionnelle est tendue : le 1er mai, le Parlement rejette d’abord la candidature de Pachinian (2)(3). S’ensuivent grèves générales et blocages massifs, puis des ralliements au sein de l’Assemblée (2)(4). Le 8 mai, Pachinian est élu Premier ministre. En décembre 2018, des élections anticipées donnent une large majorité au bloc Mon Pas et un rajeunissement inédit du personnel politique (0). Cette bannière sert de véhicule électoral et agrège partis, collectifs et figures non partisanes : victoire aux municipales d’Erevan en septembre, puis triomphe aux législatives anticipées en décembre. Pachinian s’est donc imposé rapidement comme une figure fiable, articulant légitimité populaire et institutionnelle.

Manifestation sur la place de la République à Erevan, le 22 avril 2018

RESILIENCE DEMOCRATIQUE : L’ARMENIE A L’EPREUVE

1. Mue démocratique sous contraintes régionales

La mue démocratique de l’Arménie doit tenir compte d’équilibres régionaux précaires, étant donné son voisinage autoritaire et le contentieux du Karabagh. La Russie demeure un partenaire sécuritaire, et premier partenaire commercial. Côté européen, des voix s’élèvent, comme celles d’Anders Fogh Rasmussen, homme d’État danois et ancien secrétaire général de l’ONU, pour encourager l’UE à dépasser l’équidistance et offrir à l’Arménie une trajectoire graduelle vers le statut de candidat, pour consolider la transition et le pivot pro-occidental, et réduire l’asymétrie vis-à-vis de Moscou. (8)

2. Crises internes : le sabre et le goupillon

En plus des défaites d’Erevan au Karabagh, deux séquences de déstabilisation ont jalonné la vie politique. Déstabilisation militaire, d’abord : le 25 février 2021, l’État-Major a appelé au départ du Premier ministre, Nikol Pachinian a dénoncé une « tentative de coup d’État » et limogé le chef de l’armée (10). La rue s’est massivement mobilisée en sa faveur : une foule diverse, bien au-delà de la jeunesse, refusant que la défaite face à l’Azerbaïdjan serve de prétexte au retour des anciens dirigeants. Ce sursaut populaire a confirmé la résilience du virage démocratique engagé depuis 2018.

Déstabilisation religieuse, ensuite : le 25 juin 2025, les autorités ont annoncé avoir déjoué un complot impliquant un haut dignitaire de l’Église apostolique, l’archevêque Bagrat Galstanyan), l’enquête est toujours en cours.

De ces épisodes se dégage un signal : la démocratie arménienne se montre pour l’instant résiliente, mais exposée à diverses menaces, exogènes et endogènes. (11)

3. Lutte anticorruption et intégrité électorale

À la suite de la Révolution de velours, le gouvernement Pashinyan a fait de la lutte anticorruption un axe central de la transition. Entre 2019 et 2022, une véritable architecture institutionnelle a été édifiée : Conseil de politique anticorruption placé sous l’autorité du Premier ministre, Commission de prévention de la corruption chargée du contrôle des avoirs et de l’intégrité des responsables publics, Comité anticorruption doté de pouvoirs d’enquête, et juridictions spécialisées pour juger les affaires de corruption. Ces dispositifs, complétés par un registre de propriété effective, la mise en ligne des déclarations de patrimoine et la confiscation des biens d’origine illicite, ont permis de restaurer la confiance publique et de donner corps à la promesse de transparence de la révolution. L’Arménie a ainsi vu son indice de perception de la corruption (Transparency International) passer de 35/100 en 2018 à 46/100 en 2022, témoignant d’une amélioration notable, malgré les difficultés de mise en œuvre et les risques de stagnation à long terme. (13)

Le renforcement de l’intégrité électorale s’est imposé comme une priorité, en réponse aux griefs de l’OSCE (2017) dénonçant achats de voix et pressions sur les électeurs. Dès 2018, des réformes substantielles ont été mises en œuvre : suppression des controversées listes « ratingayin » qui facilitaient la fraude, introduction d’appareils d’identification électronique pour authentifier les électeurs, renforcement des sanctions contre l’achat de votes et accroissement de la transparence dans le dépouillement. Ces mesures ont permis aux scrutins de 2018 et 2021 d’être jugés globalement libres et compétitifs par les observateurs internationaux, marquant une rupture nette avec les pratiques électorales contestées de l’ère précédente.

Nikol Pashinyan lors d’une mobilisation à Erevan, le 13 avril 2018

LECONS OPERATIONNELLE

1. Terreau de la mobilisation

  • Les acquis sociaux des mobilisations antérieures (2011, 2013, 2015) ont installé une culture de contestation non violente et transmis des savoir-faire collectifs, nourrissant l’idée partagée que l’action civique coordonnée peut réellement produire des résultats (0)(5).
  • Un leadership lisible et crédible a facilité l’adhésion : la trajectoire militante/médiatique de Nikol Pachinian inspirait confiance, ses mots d’ordre simples et son horizon court (démission, élections) donnaient une direction claire et atteignable (0).
  • La jeunesse, composée d’étudiants et de lycéens, a constitué une masse critique importante, et la mobilisation proposée à des horaires compatibles, avec des rituels accessibles, a facilité l’élargissement rapide des cortèges et leur maintien dans la durée (0).

2. Modes d’organisation et conduite de l’action

  • Les réseaux sociaux ont servi de colonne vertébrale au mouvement : Facebook et les diffusions en direct ont permis de synchroniser les actions, de maintenir la discipline non violente et de déminer la propagande ou les rumeurs en temps réel (0).
  • La musique et les symboles, notamment la chanson « Im Kayle » associée à un cadrage positif (humour et civisme), ont rendu la mobilisation plus inclusive et lisible, en l’ouvrant bien au-delà des seuls cercles militants (0)(5).
  • Le ciblage des blocages (carrefours, aéroport, frontières pour quelques heures) a maximisé la pression tout en minimisant les frictions et la violence, ce qui a produit un récit public favorable au mouvement (2)(4).
  • L’anticipation des points de bascule a été décisive : la défection visible d’une partie des forces armées (militaires en tenue le 23 avril) a signalé que l’appareil coercitif n’était plus monolithique, résultat de contacts et garanties préparés en amont (2).

3. Penser l’après : verrous institutionnels et ancrage externe

  • Lutte anticorruption et intégrité électorale : pour qu’une révolution ou un mouvement de rupture ne reste pas seulement symbolique, il est essentiel d’installer des institutions indépendantes, dotées de pouvoirs définis légalement, et de garantir que les mécanismes de reddition de comptes (commissions d’enquête, justice, confiscation, etc.) soient opérationnels et protégés dans le temps, afin d’ancrer la confiance citoyenne et de réduire les risques de retour en arrière.
  • Une diplomatie d’équilibriste s’est avérée nécessaire : multilatéraliser les appuis (UE et partenaires) pour réduire la dépendance vis-à-vis de la Russie sans provoquer de rupture brutale, selon une trajectoire graduelle (mise à jour du CEPA, puis ALECA, puis, à terme, statut de candidat) (1)
  • La préservation d’une alliance sociale large a porté la victoire. Institutionnaliser la place des femmes, des jeunes et de la société civile dans la gouvernance permet de prévenir de l’usure et la personnalisation du pouvoir. (12)

SOURCES

  • (0): Areion24, 2019. « Arménie, an II de la révolution de velours ». Areion24, 4 novembre 2019.
  • (1): Le Monde, 2018. « En Arménie, Moscou met la pression sur Nikol Pachinian ». Le Monde, 7 mai 2018.
  • (2): Le Monde, 2017-2018. Dossier Arménie. Le Monde. (dont : « Élections 2017 : l’OSCE dénonce des irrégularités », 3 avril 2017 ; « Des milliers de manifestants… », 17 avril 2018 ; « La contestation s’amplifie », 23 avril 2018 ; « Démission de Serge Sarkissian », 23 avril 2018 ; « Coup de théâtre et grève générale… », 8 mai 2018 ; « La rencontre tourne court », 24 avril 2018).
  • (3): Le Point, 2018. « Des dizaines de milliers de manifestants à Erevan ». Le Point, 25 avril 2018.
  • (4): Le Télégramme, 2018. « L’Arménie fait sa révolution de mai 2018 ». Le Télégramme, mai 2018.
  • (5): Hypothèses.org (SMS), 2018. Dossier analytique 2018 (histoire 1965/1988, coalition Yelk, corruption/pauvreté/chômage, 2008). Hypothèses.org.
  • (6): Études, 2018. Citation : « Nikol Pachinian avait raison… ». Études, 2018.
  • (7): Journal du Dimanche (JDD), 2018. « Jusqu’où ira la révolution de velours ? ». JDD, 2018.
  • (8): Mikaelian, H., 2018. Tribune. Le Monde, 28 avril 2018.
  • (9): Slate, 2018. « Révolution non violente d’amour et de tolérance ». Slate, 2018.
  • (10): France Culture, 2021. Analyses sur tensions politico-religieuses et militaires. France Culture, 2021.
  • (11): France 24, 2025. « Le gouvernement arménien affirme avoir déjoué une tentative de coup d’État ». France 24, 25 juin 2025.
  • (12): Hypothèses.org, 2018. « From Revolution to Reform: Tracing Armenia’s Anti-Corruption Landscape ». Hypothèses.org. Disponible sur : https://sms.hypotheses.org/16728.
  • (13): Accountability Research Center, s.d. « From Revolution to Reform: Tracing Armenia’s Anti-Corruption Landscape ». Accountability Research. Disponible sur : https://accountabilityresearch.org/from-revolution-to-reform-tracing-armenias-anti-corruption-landscape/.
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